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Représentée par la Galerie Modulab


Prenant appui sur un imaginaire rural en désuétude, mon travail plastique naît lentement en gauillant*. Il se construit selon le hasard des rencontres, au fil d’associations libres ou d’évidences irrationnelles. Oscillant entre une brutalité sensible et une naïveté effrontée, mes pièces entretiennent un dialogue de la matière qui les constitue avec leur forme dans une tension entre l’usage et l’allusion. J’emprunte des techniques sans distinction de valeur, j’apprends sur le tas et m’applique à questionner comment nous vivons en déformant physiquement des constructions mentales.

gauillant* = en s’amusant dans l’eau ou dans la boue ou, en s’enfonçant dans un sol détrempé


↓ Textes


Inclinaison saisonnière
Galerie Modulab, Metz
14 septembre - 20 octobre 2023

Pour disperser leurs graines, les samares épousent le mouvement du vent. Leur chute est ralentie par la formation de tourbillons d'air au-dessus des ailes du fruit sec. L’unique graine voyage grâce à ces tournoiements nommés « vortex de bord d’attaque ». La danse des samares résonne avec la démarche d’Estelle Chrétien. L’artiste travaille des formes brèves qui vont à l’essentiel. Elle use de matériaux bruts et simples, glanés au fil des rencontres fortuites avec les environnements qu’elle traverse. L’acuité accrue de son regard sur le monde et ses retentissements sensibles s’accompagne d’une inquiétude face aux bouleversements actuels. Par multiples touches, l’exposition Inclinaison saisonnière raconte le climat hostile dans lequel nous sommes englués. L’inclinaison de l'axe polaire sur le plan de l'orbite terrestre produit l’alternance des saisons. L’artiste s’interroge : que sommes-nous enclins ou non à faire ? Sa pratique artistique se construit au fil des saisons et des températures sociétales. Estelle Chrétien présente de nouvelles œuvres qui émergent parfois pour la première fois de l’atelier et façonne un discret état des lieux de la lourdeur omniprésente.

Soixante paires d’yeux nous scrutent. L’air de rien, quelle que soit notre position dans la pièce de la galerie, leurs regards en biais nous observent. Peintes à l’huile, les coquilles de noix évoquent une photographie de classe d’un conte pour enfants. Elles semblent parfois nous adresser un clin d’œil. Des personnages se dessinent dans notre imaginaire, alimenté comme par enchantement. Où se situe la limite entre observation et surveillance ? La ponctuation des points de Suspension lance la conversation. Les pavés sont autant de commencements possibles à nos réflexions embrumées par les temps troublés. Ailleurs, un bonnet phrygien apparaît dans un sabot. Son rouge velouté contraste avec le titre cinglant : Sabotage suggère l’altération de nos libertés individuelles. L’objet chiné révèle l’auto-dérision de l’artiste. Munie de gros sabots, elle nous invite à cheminer dans sa pensée. La symbiose de deux symboles considérés comme désuets s’allie de concert avec la sobriété des moyens employés.

Estelle Chrétien aime manier la plasticité du langage. L’artiste accorde une grande attention au choix des titres qui laissent des indices dont elle fait usage avec parcimonie. Les mots l’impressionnent, ils sont pour elle des outils redoutables de pouvoir. On lit sur un canevas une définition du verbe « broder » : ajouter des détails au récit. La typographie de la broderie reprend les anciens abécédaires, créant une familiarité teintée d’étrangeté. La pratique d’atelier d’Estelle Chrétien va de pair avec l’observation constante des contextes paysagers qui l’environnent. Elle en souligne toujours le potentiel narratif dont elle déroule le fil via des images décalées. Selon les saisons, l’énergie n’est pas la même, les gestes s’initient à l’intérieur à l’automne et se déploient plus largement et au grand air dès le printemps. La photographie Colonne relate l’une de ses expériences. Réalisé à la chaux sur un tronc d’arbre, son dessin est éphémère. Il s’inscrit dans le paysage comme une ruine en devenir. Lors d’une résidence dans un refuge de haute montagne, Estelle Chrétien crée La dormeuse, où une couverture recouvre un rocher alpin. L’artiste entretient un rapport familier aux êtres vivants ou inanimés qui l’entourent : la couverture du refuge qu’elle occupe matérialise l’état de fatigue des gardiens surmenés. Estelle Chrétien personnifie les formes. Avec Descendance, elle développe une pratique du dessin d’observation qui glisse vers l’humour. Les chromosomes naviguent, débordent et communiquent d’une feuille à l’autre. Leur chute est arrêtée net, fixée sur le papier. Comme les serpillières agencées en tutu de Danse domestique, dont l’usage est rejoué. La petite fée du logis est ici aussi parfaite que dérisoire.

Le soin apporté aux matériaux qui composent les travaux est palpable. L’autogestion et l’autonomie deviennent des principes constants, inhérents au déploiement de la démarche artistique d’Estelle Chrétien. Les éléments sont puisés et réutilisés tels quels, leur altération est toujours minime. La simplicité du dessin apparaît ainsi comme une évidence. Des formes figuratives se détachent des traits de Vagues de froid et Dessin à l’herbe fraiche sur toile de lin. On entrevoit des devinettes enfantines qui ponctuent chacune des œuvres, comme avec Unes, où l’imbrication de petites briques en forme une seule. L’exposition est rythmée par les coups d’œil furtifs ou les silences, quand soudain : un coup de poing.

Élise Girardot, août 2023


→ Parcours d'œuvres dans l'espace public de Thionville avec le tiers lieu Puzzle, point contemporain

D’un fourmillement espiègle, d’un picotement sensible et amusé de son aura, Estelle Chrétien développe des influx. L’énergie est guidée, fluide et chatouillante, entre le corps et ce qui palpite au bout de ses terminaisons, orteils, plantes, paumes, doigts. La peau comme conducteur entre l’idée et la matière, entre le spirituel et le prosaïque, entre le ciel et la terre. « Devenir paysage », projette-t-elle en écho à une restitution récente, et l’on y sent une intention autant qu’une question soulevée à chacune de ses œuvres depuis ses premières cogitations. Comment augmenter le paysage sans le dénaturer ? La connexité cherchée par la plasticienne est de l’ordre de l’intuition, mais qui prend forme et texture à travers une empathie construite, et même élaborée. Du land art, qu’elle côtoie avec une pudique admiration, elle isole le rapport poétique à la vie, à l’écologie au sens des problématiques liées à la réciprocité entre l’humain et son environnement. Mais elle n’en recherche pas la monumentalité, se fondant en un tête-à-tête humble avec le cadre qu’elle aura choisi pour son travail. C’est un murmure, une exhalaison complice qui rappelle que si la nature est louée pour sa résilience, il n’est pas très compatissant de la provoquer, de la lui imposer.

À Thionville, où le tiers-lieu Puzzle lui a proposé d’habiller les parcs de sept de ses réflexions, la plasticienne accueille une problématique inédite pour elle : celle d’une interaction humaine directe, quotidienne et possessive. La ville frontalière ensommeillée par son passé industriel est un contexte éminemment différent des espaces publics naturels qu’elle affectionne, et la réappropriation de ses œuvres par les habitants provoque une nouvelle forme d’échange. De Dehors, une sculpture-paillasson amenée comme une invitation à « rentrer à l’extérieur », il ne subsiste que les capitales incrustées dans la terre, contreformes cicatricielles d’un message interprété à tort comme une injonction au rejet. Les lettres-paillassons, elles, ont disparu : l’écologie a ses vicissitudes. Ailleurs dans le parc Wilson, Le Pied au sec, immense botte d’arbre réalisée en saule et torchis, a reçu les graffitis que la terre meuble a permis de graver avant séchage, transformant le projet imaginé avec son compagnon Miguel Costa en création collaborative, signée à vingt mains et autant de patronymes, en une compréhension tout autre du rapport à l’œuvre et de son inscription dans l’espace public : la leçon est retenue et appréciée, les conversations avec les promeneurs du parc enrichissent regardeur•ses et artistes. La pièce, transition entre la terre où s’enfoncent les racines des arbres et l’eau qu’elles retiennent, devient aussi transition entre l’art et le lieu, entre flâneurs, entre habitants. L’anthropomorphisme de cette chausse organique n’y est sans doute pas étranger.

L’humour et l’accessibilité des œuvres d’Estelle Chrétien convoquent une connivence immédiate, qui suscite dare-dare la réflexion. Dans le parc Napoléon, deux Dessous, des culottes de fine dentelle cousues à même le tronc, habillent chastement des fourches d’arbres, leurs longues jambes-branches s’étirant vers les nuées en une poésie badine réunissant le tellurique et le céleste, et qui questionne : que font les bustes sous terre, masqués à la vue tandis que leurs entrejambes figées, au tissu incongru, se présentent au soleil en une (ir)révérence gymnastique et teintée d’un érotisme délicat ? Le poirier est dans tous ses états. Et tant qu’à jouer avec les arbres et leur disposition à la paréidolie, l’artiste a dressé sa Colonne sur un tronc étêté, peignant à la chaux ses briquettes éphémères, en un dialogue vernaculaire et facétieux avec l’architecture des bastions et leurs briques d’argile. À la différence de la Colonne écroulée du Kasteel d’Ursel en Belgique, ce monument-ci s’élève, caractérise l’élagage de l’arbre parmi ses congénères, soulève des spéculations sur notre avenir d’humains à l’aune de l’effondrement civilisationnel : élever une cheminée ou soigner un arbre, quel dessein sert ici la chaux ? En une idéation ludique et sobre, mais spontanée, Colonne est une pensée profonde sur nos indéterminations, et les conséquences de ces flottements sur le milieu dans lequel nous évoluons. L’anthropocène et son anthropocentrisme : une sémantique paraphrasée jusque dans Liquidation totale, raillerie coquette du consumérisme mais embrassade authentique à la décroissance, sculptée en lunettes de soleil de grès noir, aussi opaques et pesantes que notre aveuglement nombriliste.

Plus loin, au détour d’un carrefour ombragé, une structure angulaire et fine dresse son faîte à un mètre et quelques du sol : Lisière est la plus récente des œuvres transitoires d’Estelle Chrétien. Elle interroge notre perception de la bordure, de la frange telle qu’elle est figurée par les tresses de fils de coton qui habillent le cadre en acier plat s’étirant comme une ligne blanche dans le carré d’herbe tondue. Fichée dans le sol par des fondations invisibles, cette ossature entre la maison sans mur et le tapis déroulé est livrée à la brise, et les effiloches nouées sur son pourtour flottent au rythme des tiges de plantain qui jouent à ses pieds. L’air s’engouffre, habite la maison-tapis dans une dialectique entre l’intérieur et l’extérieur, l’enracinement et l’envol, la gravité et la légèreté. C’est un oxymore sensible qui se prolonge dans les claquements discrets de Déplacement d’air, une mise en abîme astucieuse : un drapeau fiché sur un mât qui représente… une manche à air. Planté sur un bastion, enraciné dans la ville mais projetant sa hauteur à tous vents, le pilier affublé de son fanion bleu, blanc et rouge représente la transition totale de ce parcours. Sis entre les deux parcs qui accueillent les six autres œuvres, il est au chevauchement des zones de perception et des projections philosophiques, au paradoxe des réflexions d’Estelle Chrétien, dont l’œuvre globale peut se ressentir comme on écoute un field recording de Lawrence English : c’est un extrait de paysage réintégré, une compassion resensibilisée par le prisme de l’individu qui réfléchit à sa globalité, une revisite intime de ce qui l’entoure étirée vers les extérieurs, ceux qui nous ressemblent et ceux qu’il nous reste à découvrir.

Thibaut Hofer, août 2022


→ article publié chez this is colossal en 2022
→ article publié chez My Modern Met en 2022


Développant son travail dans des situations ou sur des supports toujours nouveaux, les œuvres d’Estelle Chrétien offrent souvent une sorte de va et vient visuel entre la forme et son support pour nous décrire un peu mieux de quoi elles sont faites, où les endroits où elles s’installent. De ses « objets existentiels », se dégagent aussi beaucoup d’humour.

Alexis Debeuf, artiste


→ Entretien avec Doriane Spiteri, publié sur le site du point contemporain en avril 2020.


Estelle Chrétien est une artiste qui aime se lancer des défis. Pour chaque nouvelle production, elle s'approprie une technique qui l'oblige à passer par une phase d'apprentissage. Cette dernière fait alors partie intégrante de sa pratique. En effet, elle considère la transmission des savoir-faire comme un mode de communication entre les générations et les classes sociales, un moyen de préserver une mémoire culturelle collective. Bon nombre de ses pièces sont tournées vers le monde rural, sur lequel elle pose un regard poétique et plein de douceur. C'est le cas de son installation Ficelle agricole bleue, un ouvrage en crochet qui vient recouvrir et sublimer une botte de paille. D'une grande élégance, l'œuvre est le fruit d'un travail long et fastidieux. Estelle Chrétien utilise une ficelle épaisse, semi-plastifiée, rêche et difficile à manipuler. Le geste de l'artiste se transforme en labeur, exécuté de manière disciplinée et répétitive pendant plus d'un mois. Empreinte d'une douce absurdité, sa pièce confronte des occupations antinomiques selon l'imaginaire collectif, interrogeant les limites entre travail et loisir, plaisir et labeur, tâches considérées comme masculines ou féminines, geste manuel et exécution mécanique, entre art et artisanat.

Isabelle Henrion, commissaire de l'exposition Il faut imaginer Sisyphe heureux, 2015


Article écrit par Andrew Salomone pour The Creators Project, oct. 2016.
Earthwork Artist Makes Whimsical Installations by Learning as She Goes


→ Presse flamande à propos du Parcours de Hingene, juillet 2020.
→ Magazine du Kasteel d'Ursel p 8-9, juillet 2020.


Affichage libre, intervention urbaine, samedi 16 novembre à 15h, Nancy

Le travail d’Estelle Chrétien s’appuie sur ses rencontres avec des situations, des événements qui vont déclencher une envie de faire, une envie de dépasser le cadre du quotidien pour en offrir une relecture.
Estelle Chrétien est imprégnée par la ruralité où le rapport au monde s’inscrit dans la réalité tangible et sensible de la nature, une nature omniprésente dans les compositions de l’artiste, qui guide sa pratique et participe de sa vision du monde.
Affichage libre procède ainsi d’une envie immédiate et organique, née de sa rencontre avec la ville de Berlin, d’un constat sur les usages de la capitale allemande où la nature surgit, parfois de manière inattendue et sauvage, en parallèle des mœurs policées de la ville que réfute une pratique urbaine plus subreptice se traduisant notamment dans un affichage sauvage qui en recouvre les murs. Affichage libre se développe à la suite du projet Affiches réalisé in situ à Berlin, mais centralisée aujourd’hui en un panneau du même nom. C’est donc de ce rapport entre le cadre et le hors cadre dont il s’agit ici.
La relation de la ville à la nature peut être violente, dans la volonté urbaine de dompter la place qu’elle doit lui faire à une époque où les préoccupations écologiques sont de plus en plus prégnantes au sein de la population. En prélevant des éléments de cette végétation urbaine et en l’arborant dans un espace dédié à la communication libre, elle en questionne la place au sein de notre cadre de vie. En s’emparant de son éphémérité, elle interroge le rythme de nos vies dont l’accélération ressentie nous empêche de prendre le temps. C’est ainsi à un temps suspendu que nous convie Estelle Chrétien avec cette action urbaine.

Affiches et Affichage libre sont issus du séjour d’Estelle Chrétien à Berlin dans le cadre de la résidence Ouest / Ost, projet initié par le Goethe Institut, le Centre français de Berlin et la Fondation d’Entente Franco-Allemande à l’automne 2018.

Vincent Verlé, curator openspace


↓ Liens


Plus vite, Ergastule, Le Potager Moderne, Goethe Institut, Modulab, l'envers des pentes, Le Collectif des Possibles, L'Atelier Blanc, Aveyron Culture, Artothèque de Strasbourg